Propos sur les projets d’écoles | Richard J. Neutra

L'ensemble des considérations sur la façon de concevoir des bâtiments scolaires forme un sujet très vaste dont le moins qu'on puisse dire c’est qu’il a préoccupé les esprits depuis quelque dix mille ans. Quelles sont les conditions qui font que, réellement, chaque nouvelle génération offre les garanties d'avoir été mieux instruite que la précédente? Dans les écrits des Babyloniens et des Egyptiens se retrouvent les traces de la préoccupation capitale qui consiste à découvrir les influences visant à améliorer la situation précaire dans laquelle se trouvait le monde. A commencer par le jardin d’Eden où le premier couple se trouva face à luimême. C’était déjà un lieu où se manifestait une sorte de collaboration : les tigres et les agneaux côtoyaient les serpents sans griefs. En fait, le paradis a été la première institution de coéducation. Mais quel en a été le résultat? Il n'a pas été favorable. Adam et Eve ont été priés de quitter les lieux et ils ont déménagé dans une autre institution, l’école des travaux pénibles, ce qui devint une institution permanente contre laquellel’humanité se rebiffa ainsi qu’en témoignent les récits mythologiques. Car il est difficile de rendre l’homme meilleur. Les difficultés sont des deux côtés : les éducateurs et les élèves s'affrontent réciproquement. Les meilleures dispositions semblent accordées aux enfants, plus malléables que ne le sont les adultes. Trois directions principales m'apparaissent dans l'évolution de l'esprit humain. Tout d'abord il y a l’introspection. Voilà un homme assis sous un manguier tel Bouddha. Après avoir été prince ou roi et après avoir eu soixante femmes, il se réveille un jour et décide de quitter l’endroit, de quitter ses femmes, d'abandonner les affaires de l’Etat. Il s'en va et retrouve un manguier. Il s’assied sous l'arbre et contemple les choses; en réalité, il observe les événements intérieurs, il fait de l'introspection. Sans doute ce procédé a apporté de grands progrès au genre humain. Toutefois, je ne pense pas que l'introspection ait été une des caractéristiques essentielles du système éducatif de la civilisation occidentale; c'est plutôt dans l’Extrême-Orient qu'elle a été importante. L’autre direction est définie par l'observation objective. Assis sous le manguier, l'homme se fatigue de regarder son nombril et il jette un coup d'œil sur le feuillage qui éclot au printemps, il voit les fleurs de l’arbre, il contemple les nuages et la pluie; et il constate les effets de ceci sur cela. Cette voie est celle de la science. Un fruit tombe de l'arbre; l’homme réfléchit à la venue du fruit issu de la fleur et il étend ses réflexions à la croissance de la verdure ; il voit aussi le ciel à travers le feuillage, il observe les étoiles, les lunaisons et les vents et les précipitations. Il relie ces observations à la croissance du manguier. L'homme procède par des voies scientifiques. Mais c’est l'activité d’un solitaire. Observer les enchaînements, c'est la science. La troisième direction pour avancer dans le renforcement de la vie intellectuelle est celle de la méthode dialectique. Celle-ci est particulièrement chère à la Fondation du Grand Livre et au Collège Robert Hutchins et St. Jean, dans le Maryland, pour lequel nous avons fait des projets. C'est l’endroit où Socrate a rejoint le Delaware. Un argument entraîne le dialogue où les esprits s'affrontent et échangent leurs idées. C'est le type même de l'activité en groupe. Cependant, entre l’une et l’autre des directions que nous avons examinées, il n'y pas de séparation étanche; au contraire, il y a des relations ténues entre l'une et l'autre. Dans les arts, on peut constater des situations analogues. Le véritable artiste n'est pas quelqu'un qui peint sur la place publique en vue de tout le monde. Ce n'est pas un soliste; d’autre part il faut admettre que l'inspiration peut lui venir des contacts qu'il a avec d'autres personnes. Mais ce ne sont pas la conversation ni la dialectique seules qui animent les rencontres par groupes, il y a aussi les démonstrations pratiques. Les étudiants en architecture peuvent être instruits par la présentation de projets de volumes ou d'ensembles expliqués devant un plus ou moins grand nombre d’élèves. Il serait intéressant d'examiner les effets des trois procédés par les influences physiologiques. Tout d'abord par rapport aux effets sensoriels suivant les conditions dans lesquelles on est placé: seul en face des événements ; éloigné des influences environnantes ; ou encore mêlé à la foule.

En fait, quelle que soit la voie des recherches, il faut se rendre compte qu'il n'y a qu’un seul monde, un seul paysage autour de nous dont les effets nous touchent et nous pénètrent. L'enveloppe de notre corps n'est pas une barrière; au contraire, c’est un élément conducteur, apte à recevoir du dehors toutes les vibrations au travers de millions de pores, sans que nécessairement ces stimulants soient enregistrés consciemment. (Je ne me souviens pas des détails visuels de ma classe, mais il suffit que, soixante ans après, je me souvienne d’une odeur âpre pour m’en remémorer toutes les caractéristiques.) Les peuples se sont transmis une quantité de connaissances par le truchement des notions éprouvées, mais la seule notion qui concourt à l'évolution spirituelle et matérielle des gens est définie par la connaissance de soi-même. En réalité, les progrès accomplis en dépit des enseignements et des recommandations sont minimes. Je veux bien croire que depuis deux ou trois générations on se soit préoccupé plus intensément de la connaissance de l'homme, à ne citer pour preuve que le livre d'Alexis Carrel « L’Homme cet inconnu ». Mais les profondes observations notées par Aristote n'ont pu être que confirmées et ratifiées à travers les trois mille ans qui nous séparent de son époque.

La physiologie et la biologie de notre temps sont venues ajouter des données nouvelles que les milliers de publications scientifiques ont répandu à travers le monde.

L’intégralité de l'organisme est actuellement reconnue. Paul Seagers parle de I'« intégralité » de l'enfant qui va à l'école ; je dirais que cette notion s'étend au monde qui nous entoure, il n’y a qu'un seul monde. Il est impossible de le diviser, comme il est impossible de diviser l'architecture ou l’urbanisme en architecture scolaire, en architecture résidentielle, en architecture commerciale ou utilitaire. Ce serait sectionner le caractère d’une chose qui réclame précisément l'unité. Il est particulièrement difficile pour les jeunes de concilier la multiplicité des tendances et des courants. J'ai écrit un essai, il y a une génération, intitulé « pièces d'habitation et classes ». La théorie concernant l'étude des bâtiments scolaires ne saurait être différente de celle de quelque autre édifice. Durant les dernières quarante années, j'ai utilisé les résultats de mes recherches sans égard à la spécialité ou à la destination. Des architectes d'Uruguay et du Danemark m'ont fait des éloges en me disant avoir imité des bâtiments scolaires que j’avais édifiés en Californie. Sansfausse modestie, je dois avouer être très heureux de ces imitations, car je vois là une saine émulation ; que le résultat soit plus ou moins bon ne change rien au principe. Je désirerais donner quelques exemples pratiques dans cet exposé, forcément théorique et un peu sommaire, et je voudrais marquer la différence qu'il y a entre la démonstration et l’exposition.

La démonstration consiste en un bref exposé accompagné d'explications verbales comme lorsque, au laboratoire, on verse un liquide dans une éprouvette et que ce liquide devient jaune, par exemple; tout en agissant j’explique le procédé.

L'exposition, au contraire, est statique; il n'y a pas de commentaire parlé, tout au plus quelques indications ou quelques textes. Vous restez seul à subir les effets des objets exposés.

Il y a, encore, un mélange des deux procédés: l'on donne tout d’abord une conférence sur une série d'objets présentés dans une salle; ensuite, on laisse les étudiants seuls afin qu'ils approfondissent les enseignements de ces objets et en tirent les conclusions les plus probantes. C'est ainsi que, durant un voyage en auto dans le Colorado avec mon fils, âgé de quinze ans, nous discutions des cours qu’il suivait dans ce qu'on appelle une «école expérimentale ». Et je lui proposais de considérer les effets lumineux le matin, à midi et le soir. Certes, une explication des phénomènes physiques est assez simple à donner ; mais il y a plus. Il y a les effets physiologiques qui sont plus complexes. Et je lui demandais s'il pouvait envisager une façon d'examiner ces variations lumineuses au moyen d'une maquette ou d'un projet. Les ombres, en s’allongeant, indiqueraient alors la position plus ou moins haute du soleil. Mais, du fait que le paysage n'est pas plat, mais ondulé, l'allongement des ombres peut provenir de l’inclination ou de la pente du terrain. Il y a donc un correctif à introduire.

Par ailleurs, il y a l'altération des teintes au cours de la journée, selon l'absorption plus ou moins forte des rayons lorsque la lumière traverse les couches de l'atmosphère. Les rayons jaunes percent les couches plus aisément que les autres; c'est ainsi que la lueur jaune se répand vers le soir; d'autre part, lorsqu'il y a moins de diffusion de lumière blanche, le ciel est très bleu ; le matin surtout. Ces effets, et toute une série d’autres, peuvent être démontrés et présentés par des schémas. Mais il s'agit de voir quelles en seront les conséquences physiologiques. Quelle sera notre attitude devant ces effets, et comment réagirons-nous dans notre travail et dans nos loisirs? Nos yeux, lorsqu'ils éprouvent, grâce à la cornée, tel effet ou tel autre, nous disent quelle heure du jour il est et ils influencent nos humeurs. Le matin, l’éclairage spécifique nous fait sentir l'aube, la détente ;le soir, une lumière semblable, mais plus éteinte, vous apporte l'apaisement après les fatigues de la journée.

Toutes ces choses, évidemment, forment un ensemble de problèmes qu'on ne saurait facilement élucider par la seule parole. Il y aurait des graphiques à établir et des démonstrations à élaborer avec un grand soin.

J'ai dessiné des classes dans l'idée de réaliser de pareilles démonstrations. Il y a une place toute désignée entre la classe et le corridor, dans le hall, avec un éclairage bilatéral réglable, de manière qu'on puisse voir les effets tout en étant dans la classe ou bien dans le corridor ou à travers une paroi vitrée tandis que l'on est à table en train de manger. L'idée d'obtenir de la lumière par un espace placé entre la classe et le corridor est tout indiquée, car de toute manière un éclairage s'impose de ce côté pour les besoins de l'enseignement. L'on voit donc que l'instruction et l'art d'expliquer les choses, tout en faisant appel à la participation active des élèves, sont indispensables lorsqu'on étudie les plans d'une école. Nous n'avons fait qu’effleurer le sujet et pourtant nous avons entrevu combien de possibilités restent inexploitées lorsque les gens manquent d'imagination. Les matériaux les plus importants dont nous autres architectes disposons sont, si l'on peut dire, les matériaux humains ; et l’étude des résistances, des pressions et des tractions doit s’étendre à l'étude de ce qui est favorable ou non à la condition humaine. C’est ce qui doit nous guider lorsque nous cherchons à rendre aisé l'enseignement scolaire.

Il y aurait sans doute beaucoup d’économies à faire si l’on voulait ignorer la nature humaine. Il serait beaucoup plus simple s'il n’y avait qu'un seul sexe ; on économiserait beaucoup de toilettes dans une école ! Pour parler sérieusement, on ne peut, hélas, pas ignorer que le monde est monde, que l'herbe est verte et la vie animée par les pulsations du sang rouge. Aussi faut-il avant tout songer à la respiration, à la température, à la ventilation, à la répartition des espaces, aux effets optiques. On ne saurait sousestimer la nature; au contraire, il faut faire tout pour favoriser l’évolution de la jeunesse, à défaut de quoi elle dégénère. Ce qui est vrai pour un pays est vrai pour le monde entier. Il y a un dénominateur commun pour les phénomènes universels, dont fait partie l'être humain. Il y a un dénominateur commun pour l'enseignement et le matériel d'enseignement. La meilleure chose que puisse apporter l'éducation c’est la paix et la compréhension mutuelle. Si nos écoles adoptaient un genre entièrement différent de celui des autres écoles du monde, ce ne seraient pas de bonnes écoles. Nous devons propager tout d’abord de bonnes écoles chez nous et ensuite nous devons apprécier les réussites dans le monde entier pour en faire bénéficier chacun.

R. J. Neutra

Projets:

  • Ecole à Palos Verdes, Californie Hochschule in Palos Verdes, Californien Palos Verdes High School, Palos Verdes, California, R. J. Neutra + R. E. Alexander, Architects C. H. Lewis, Supervising Architect
  • Ecole à Palos Verdes, Californie Hochschule in Palos Verdes, Californien Palos Verdes High School, Palos Verdes, California, R. J. Neutra + R. E. Alexander, Architects C. H. Lewis, Supervising Architect
  • Ecole enfantine, Los Angeles Kindergarten, Los Angeles Elementary School, Los Angeles, R. J. Neutra + R. E. Alexander, Architects
  • Bibliothèque Swirbul, Université Adelphi, Long Island, N.Y., Neutra + Alexander, Architects Dion Neutra, John Burrows collaborating architects