Lettre des USA | Sibyl Moholy-Nagy

L’aspect le plus positif de la société américaine est son caractère d’autocritique. En opposition aux plus anciennes civilisations qui ont l’habitude d’attendre du changement de leurs gouvernements, l’hostilité profonde d’un peuple immigrant aux autorités se complaît dans la confiance en soi et l’action en groupe.

L’Américain moyen sait que son pays a été créé pour le meilleur et pour le pire par des entreprises privées. Même le développement rapide des programmes de l’«Etat Providence», pour aider les pauvres et les minorités raciales, a confirmé cette tradition. Les scandales de corruption courants dans les agences publiques sont considérés avec un haussement d’épaules. «Eh bien! qu’attendezvous d’autre? La politique, c’est la politique.» C’est-à-dire qu’elle est incapable d’initiatives positives. C’est particulièrement vrai dans le domaine des logements publics.

Les agences de logement et de redéveloppement dans les grandes villes ont créé des logements pour revenus faibles les plus horribles qu’il soit, et ils ne sont pas seulement horribles, ils sont peu pratiques, ignorant complètement les besoins des habitants. C’est pourquoi on tend de plus en plus à supprimer les taudis d’un terrain acheté par l’administration ; de le vendre ensuite à un «garant» ou un exploitant qui, à son tour, pourrait le vendre à une association formée par les locataires. Cependant, il est encore très rare de trouver un producteur qui veuille employer un architecte de valeur, parce que la solution architecturale coûtera invariablement plus que le plan mécanique d’un développement de logement de routine.

Riverbend Houses, à New York, est peutêtre l’exemple le plus encourageant de cette nouvelle tendance. Il a été dessiné par Davis, Brody et ses associés qui sont aussi les architectes du Pavillon américain très original à l’Exposition d’Osaka.

Sur un emplacement très étroit le long de Harlem, ils ont dessiné une ville souterraine avec 624 appartements, des boutiques, des grands magasins, des terrains de jeux, et ils ont mis un soin attentif aux communications intérieures.

Un système de voies intérieures relie les appartements duplex qui ont un patio devant la cuisine, permettant à la mère de surveiller les jeux de ses enfants et permettant également un contact amical avec les voisins. Le système duplex est caractéristique de l’obsession américaine de posséder sa propre maison. Même en ville, le désir d’être propriétaire n’est pas mort.

A Riverbend Houses, la propriété est basée sur la copropriété. Les familles noires de classe moyenne ont acheté leurs maisons, comme s’ils vivaient dans les faubourgs, qui n’admettent pas encore de Noirs dans leur communauté.

Un deuxième type d’effort personnel de la part des habitants des grandes villes est aussi une entreprise coopérative. La ville de New York est en train de supprimer les typiques maisons construites au XIXe siècle en pierre brune qui sont devenues démodées, à cause du manque de personnel. En outre, les impôts sur les biens immobiliers pour les lotissements particuliers sont extrêmement élevés.

Un groupe de jeunes couples a créé une société qui a acheté neuf maisons de pierre, avec l’aide de l’administration; ils engagèrent une firme d’architecture, Edelman et Salzman, pour réaliser un complexe d’habitats. Dans les maisons particulières, les façades donnant sur la rue furent laissées intactes, car les nouveaux propriétaires avaient un sens solide de la continuité historique. La façade arrière fut unifiée par d’intéressants ensembles de fenêtres, avec de jolis pare-soleil en bois sombre. Un balcon continu, très semblable à une mansarde court sur toute la largeur, et des lucarnes, des cheminées et des canalisations d’air sont traitées comme sculptures. Au niveau du sol, il y a un jardin dans l’arrièrecour, ce que tout New York espère posséder. Un patio privé, semblable à l’aménagement de Riverbend Houses, permet de distinguer les zones privées et collectives.

De nouveau, les plans sont des aménagements en duplex (town house) avec de jolis escaliers intérieurs pour monter du salon à l’étage des chambres à coucher. C’est un des nombreux projets entrepris par des jeunes pour empêcher New York, ou plutôt Manhattan, de devenir un champ de gratte-ciel. Le charme particulier de cette cité géante est de ne pas avoir de séparation entre ses quartiers d’affaires et les quartiers résidentiels, et que l’on peut passer des blocs de verre et d’acier des avenues interminables dans une retraite d’intimité tranquille et harmonieuse des rues latérales résidentielles.

Le troisième type d’architecture résidentielle, pour montrer d’importants changements, est la maison privée dessinée par un architecte. Les fanatiques de l’habitat social et les successeurs technocrates des ingénieurs du système postarchitectural ont annoncé la disparition de la villa, aussi longtemps que personne ne les contredira. Il est évident qu’on ne peut supprimer le vieux désir de l’homme de posséder l’image de ses aspirations.

Les architectes de ces maisons particulières sont toujours des jeunes, parce qu’il n’y a pas de profit financier dans les bâtiments résidentiels. Habituellement, ils commencent par une commande familiale ou de leur propre maison, et, s’ils ont de la chance et du talent, ils deviennent célèbres pour leur individualité. Gwathmy et Henderson, deux jeunes diplômés de l’Ecole d’architecture de l’Université de Yale, ont beaucoup de talent et de succès. Ce sont de fervents admirateurs de Le Corbusier, dont l’influence, si l’on revient à Garches et à la villa Savoie, est évidente. Le grand danger pour la maison particulière ne réside pas dans le manque de talent architectural, ou des clients, mais dans les prix des terrains qui ont atteint des niveaux astronomiques autour des centres métropolitains d’Amérique.

Les trois exemples donnés ici sont caractéristiques des développements résidentiels aux Etats-Unis. Les trois exemples suivants montrent les tendances courantes instituées - les principales commandes en architecture collective viennent des universités qui se développent rapidement. L’Etat de New York seul est en train d’investir plus d’un milliard de dollars dans l’University Construction Fund. Contrairement aux programmes d’université dans la plupart des Etats de la fédération, New York a employé pour tous ses projets d’éminents architectes.

Le plus récent et le plus impressionnant bâtiment sur le campus du State University College, qui partage un beau flanc de colline avec l’Université privée Cornell à Ithaca (New York), est une tour de laboratoire pour la recherche d’agriculture (Agronomy Building) de l’architecte new-yorkais Ulrich Franzen.

C’est un phénomène intéressant que tant de diplômés de Gropius ont développé une connaissance de l’environnement très sensible, comme s’ils voulaient compenser l’indifférence totale que les vieux maîtres du style international ont montré pour les environs de leurs bâtiments. Franzen avait l’intention de faire de la tour de 13 étages un point focal sur la crête de la colline et d’utiliser ses fonctions spécifiques comme un laboratoire biochimique pour engendrer les formes extérieures. Puisque l’air de l’intérieur doit être contrôlé, les fenêtres sont limitées en d’étroites fentes dans les tours d’escaliers.

Un système très compliqué de canalisations des voies de suppléance et d’autres équipements techniques est noyé dans des canaux modulaires coulés dans du béton armé, comme unités de plancher et de plafond. Ce module apparaît à l’extérieur en simple ou en double et forme une ligne vivante. C’est une déviation emphatique du dessin conventionnel d’emballage, qui étouffe toutes les fonctions dans la Miesian Universal Envelope. Franzen considère sa tour comme une machine en brique, et, comme dans une machine, toutes les parties et les fonctions réciproques devraient être visibles. Un corridor central court du nord à l’ouest, à travers tout le bâtiment, reliant les laboratoires avec des escaliers de secours dans des tours semi-circulaires, et permettant un accès facile à l’équipement modulaire des canalisations dans les planchers et les plafonds.

C’est la mode courante de faire de tels bâtiments scientifiques en béton brut. Franzen choisit à la place une brique extrêmement résistante au temps, de deux fois la longueur habituelle, pour réduire les dépenses de maçonnerie, et dont la couleur rouge foncé s’allie magnifiquement avec les érables du campus. Il est très agréable pour un critique d’architecture, qui est également un professeur d’architecture, de trouver de jeunes architectes capables de penser en de differentes dimensions et d’adapter avec goût et souplesse les besoins de différentes institutions.

Exodus House, des architectes Smotrich et Platt, est une maison pour les drogués, pendant la période difficile de la rééducation. C’est une agence financée à titre privé qui reçoit de l’aide de l’agence de l’Etat de New York pour la rééducation professionnelle. Elle est située dans un des pires bas-quartiers de Harlem, le quartier noir de Manhattan. Le terrain à bâtir a les habituelles proportions de New York, étant très étroit devant et formant un long corridor derrière.

Avec un budget si modeste qu’il aurait découragé toutes les firmes d’architecture, David Smotrich et Charles Platt ont créé un bâtiment qui évite soigneusement de ressembler à une institution et donne plutôt l’impression d’un studio d’artistes.

Les blocs, peu coûteux, de ciment gris sont rehaussés par de fortes couleurs fondamentales autour des encadrements des fenêtres et des portes. L’irrégularité naturelle du sol est soigneusement utilisée pour distinguer les différentes unités d’espace les unes des autres. Les ateliers de menuiserie, d’imprimerie et de photographie, la cuisine et la salle à manger, les bureaux et l’espace principal, avec des salles de détente et des chambres à coucher. Un escalier ouvert sert de pont et relie le bâtiment principal à l’aile des ateliers. Les fenêtres du bâtiment principal occupent toute la hauteur, du plancher au plafond, de deux étages. Pour compenser la petitesse de l’étendue du plancher, les meubles sont modernes, pratiques et de couleurs vives, donnant à ceux qui l’habitent leur première expérience d’une maison moderne, devenant un but lorsqu’ils ont abandonné le traitement de rééducation.

New York a un beau jardin zoologique, fondé et entretenu, comme les musées d’art et de science, par une société de riches citadins. Les constructions du Zoo Bronx sont des chefs-d’œuvre de laideur et de délabrement, parce que l’inflation du dollar a fait de l’entretien du jardin zoologique et botanique un problème difficile. C’est pourquoi l’apparition d’un bâtiment très architectural parmi toutes ces épaves est un événement sensationnel.

La New York Zoological Society, avec l’apport du département des parcs, a passé une commande à Morris Ketchum pour dessiner un parc d’animaux très original. Le problème était de donner aux animaux nocturnes un environnement conçu afin qu’ils soient réveillés et visibles pendant les heures de visite. Le résultat en est un demi-cercle entièrement clos avec de profondes cavernes, des marécages et des bosquets, séparés des visiteurs, par une épaisse vitre, de sorte que les formes humaines sont invisibles aux animaux. L’intérieur de ce monde de l’obscurité est une expérience charmante, surtout parce que la galerie circulaire offre de nouvelles vues à chaque pas. Les espaces exposés ne sont pas disposés le long d’une périphérie régulière, mais entrent et sortent dans de nombreuses courbes, de telle sorte qu’on a l’impression d’entrer vraiment dans un des habitats mi-sombres des animaux nocturnes.

Le véritable mérite architectural du projet de Ketchum se trouve dans le traitement extérieur du monde de l’obscurité. Tout le bâtiment est structuré de plaques de béton inclinées, recouvertes de granit noir. L’entrée, profondément renforcée, intensifie la sensation d’entrer dans un espace mystérieux, étant en outre éloignée des autres bâtiments du zoo sur le rocher de granit exposé qui forme File de Manhattan.

Comparée au nombre gigantesque de constructions réalisées aux Etats-Unis d’Amérique, ces six exemples d’une architecture très diverse pourraient sembler négligeables. Mais ce sont des ancres d’optimisme et d’espoir qui montrent aux pessimistes du logement social et aux collectivistes de l’architecture morte que, même dans une société sans tradition, le profond désir d’environnement est encore vivant et fécond.

Sibyl Moholy-Nagy

Projets publiés: 

  • Riverbend Houses, New York
    Davis. Brody & Associates
  • Cooperative Houses, New York
    Edelman & Salzman
  • Exodus House, Harlem, New York
    Smotrich & Platt
  • Maison privée dans le Connecticut,
    Gwathmy & Henderson 
  • Agronomy Laboratory Tower New York State College, Ithaca Ulrich Franzen & Associates