Toulouse-Le Mirail, Cité de 100'000 habitants, France | Georges Candilis, Alexis Josic, Shadrach Woods

Avec P. Gardia, F. Castaing, J. Lambert, J. Villemur et J. Bordes, architectes, pour la Faculté des lettres. R. Malbranche et P. Desgrez, architectes, pour l’Ecole d’architecture. L’Association paritaire des architectes de Toulouse, pour la création des ensembles d’habitation. J. M. Lefèvre, A. Lefebvre, P. Desgrez, P. Joncquez, J. Nouvel, et R. Malbranche, architectes, pour l’ensemble de la réalisation sur place. Toulouse, capitale du Languedoc, fut toujours une cité privilégiée pour ses échanges de matières et d’idées. En raison de la situation géographique de sa région par rapport à la montagne et à la mer - région allant du Massif central aux Pyrénées, s’ouvrant largement sur la Méditerranée, d’un caractère méridional et à vocation rurale et agricole - Toulouse se développait peu. Les agglomérations ne restaient que de petites villes, centres secondaires de commerces, avec des structures industrielles très faibles. Ces dernières années, Toulouse, par sa vocation confirmée pour l’industrie aéronautique et électronique, liée au prestige de son Université de toutes disciplines, est en pleine croissance et devient la métropole de sa région. Le 5° Plan français, qui prévoit la décongestion de Paris par la création de capitales régionales, officialise ce «fait». Le maire de Toulouse, M. Louis Bazerque et son Conseil municipal, responsables de l’administration de la ville, décidèrent il y a dix ans de concentrer leurs efforts d’aménagement sur une vaste zone de 750 hectares, peu habitée, bien que située à 5 kilomètres à peine de la place du Capitole, centre de la ville.

Un concours national fut lancé sur un programme très étudié pour la création d’un nouveau quartier, pour 10000 habitants. Ce concours fut remporté en 1961 par l’équipe d’architectes Georges Candilis, Alexis Josic et Shadrach Woods.

L’ampleur du programme et l’échelonnement obligatoire des réalisations imposaient une conception souple pour permettre, autour d’une «organisation permanente», la possibilité de modifications, transformations et changements, en fonction de la réalité constamment changeante, des données politiques, sociales, économiques et techniques. L’idée dominante du projet choisi pour Le Mirail, c’est de provoquer un mélange des activités urbaines, avec le logis des hommes, à l’image même des villes préexistantes et en opposition avec la plupart des «ensembles modernes» où l’application systématique de zonings ne peut donner qu’un caractère préconçu, figé et impersonnel. Le quartier du Mirail, extension naturelle de la ville de Toulouse, devait assurer le passage de la structure urbaine du passé aux conditions d’aujourd’hui. La particularité du projet consiste à la revalorisation de la notion «rue» destinée aux piétons et aux activités urbaines.

La rue - centre linéaire, dissociée de la circulation automobile - élément essentiel d’identité du projet, est étroitement liée aux volumes bâtis qui l’entourent, afin que l’architecture et l’urbanisme deviennent une entité génératrice de 1’« urbanité».

Il a fallu dix ans!

1960 Le Conseil municipal de Toulouse décide de réaliser l’extension concentrée de la ville, au quartier Le Mirail, pour 100000 habitants. 1970 Le premier quartier Bellefontaine est en cours de finition.

Le premier quartier réalisé a un caractère expérimental. Il comporte:

1. Environ 2500 logements (10000 habitants) assemblés dans des immeubles de 4, 6, 10 et 14 niveaux.

2. La fraction correspondante de la rue centre linéaire destiné aux piétons et aux activités - au pied des immeubles d’habitation; cette fraction est composée d’une dalle en béton armé à 4 mètres environ du sol naturel; la dalle abrite une grande partie du parking des automobiles qui desservent le quartier, et supporte les volumes bâtis destinés à assurer les activités urbaines.

3. Les équipements socio-culturels et commerciaux.

a) un centre commercial;
b) un centre médico-social; 
c) une maison de jeunes;
d) une bibliothèque municipale;
e) une salle polyvalente de réunion et de manifestations culturelles;
f) une salle polyvalente de sport;
g) une piscine couverte.

L’ensemble forme un tout, une seule «maison», sans ségrégation ni distinction.

4. lin centre scolaire complet du quartier (maternelle, primaire, secondaire).

Ce centre se trouve en continuité de la rue nouvelle et il s’identifie aux autres activités.

5. Aménagement des espaces libres avec plantations, jeux d’enfant, lieux de repos et de détente.

6. Enfin, tous les réseaux techniques assurant les accès, la distribution, l’assainissement, l’adduction d’eau, le chauffage urbain, etc.

Parallèlement à la réalisation du quartier 4 expérimental de Bellefontaine, de grands travaux de viabilisation et d’équipement se poursuivent pour l’ensemble de Toulouse-Le Mirail:

1. L’infrastructure primaire :

a) création du nouveau réseau de circulation routière;
b) création d’un nouveau réseau de distribution et élimination des fluides;
c) la réalisation d’un système de chauffage urbain avec la construction d’une usine thermique et d’incinération des ordures ménagères.

2. La réalisation progressive de l’ensemble du programme scolaire et universitaire.

Jusqu’à présent sont réalisés, ou en cours de réalisation, trois groupes scolaires (maternelle, primaire et secondaire), un lycée polyvalent d’interquartiers, la première tranche de la Faculté des lettres de l’Université de Toulouse et la nouvelle Ecole supérieure régionale d’architecture.

3. La construction progressive du centre régional (qui était prévu au projet du concours) par un ensemble commercial de 25000 mètres carrés et par le Centre régional de la radiotélévision.

4. L’installation d’un équipement industriel des occupations tertiaires et secondaires: une quinzaine d’unités industrielles, depuis l’artisanat jusqu’à la production industrielle de la technique de pointe (semi-conducteurs, plans, calculs, etc.).

5. Enfin, l’élaboration d’un nouveau système d’administration, de gérance et d’organisation.

Il a fallu dix ans d’efforts épuisants et d’études continuelles. Il a fallu dix ans de discussions, de clarifications, de persuasion. Il a fallu surtout dix ans pour créer une équipe homogène multidisciplinaire, qui coordonne et complète les responsabilités et les compétences spécifiques; bref, une équipe qui parle le même langage et qui a les mêmes aspirations : réaliser un ensemble urbain nouveau.

Depuis le début, les difficultés paraissaient insurmontables. Au milieu de contraintes multiples, imprévues et contradictoires, il fallait expliquer, lutter, convaincre, croire et espérer.

Les contraintes créent un cadre de la réalité actuelle dans lequel l’architecte travaille. Cadre d’une société de transition qui hésite à changer son échelle physique et psychique, à changer son attidude vers l’avenir, à voir les choses avec les yeux ouverts.

Les contraintes politiques, sociales, économiques, juridiques, technologiques transforment, déforment, modifient, désorientent la création, non plus d’un objet architectural - petit ou grand - mais l’environnement de l’homme, son habitat dans le sens le plus large d’écologie. La qualité, seule, d’un projet d’architecture ne peut plus assurer la réussite. La responsabilité des architectes, vue isolément, est depuis longtemps dépassée.

Contraintes politiques

Dans le cas de Toulouse, la présence constante du premier responsable de la ville, le maire, M. Louis Bazerque, véritable animateur du projet, ne suffisait pas. Il est évident qu’une telle réalisation, par sa grandeur et son importance, dépasse largement le cadre des décisions locales. Ce sont les changements d’orientation de la politique à l’échelon national qui constamment entraînent les bouleversements du planning de la réalisation et provoquent l’hésitation de décider, en désorganisant la coordination indispensable des réalisations échelonnées.

Contraintes financières

Les dotations prévues dans les «plans» successifs pour les divers financements dépendent de divers ministères s’accommodant mal d’une «opération» aussi vaste. Les prêts, les subventions, les participations financières des différentes et multiples responsabilités entraînent une «gymnastique financière» permanente. Le mode de commercialisation des éléments réalisés est partagé entre le secteur public et le secteur privé : intérêts souvent opposés et contradictoires qui impliquent des compromis inévitables dans plusieurs domaines, notamment le domaine même de la conception.

Contraintes administratives et juridiques

La force d’inertie du cadre administratif et juridique du passé désarme, avec le temps, même la volonté la plus opiniâtre. La contradiction consiste à cette première vérité: on ne peut changer un environnement sans modifier le cadre administratif et juridique qui crée l’environnement. La moindre innovation provoque une réaction en chaîne du cadre préexistant. Les textes juridiques de la définition du domaine «privé», par rapport au domaine «public», expriment une structure «figée» d’une société en voie de métamorphose. Les choses changent, mais les lois, règlements et habitudes demeurent. Là aussi, il faut prendre des décisions d’équilibre qui approchent de l’acrobatie.

Contraintes techno-économiques
Le choix des solutions technologiques est dicté en réalité, non par la connaissance d’application des possibilités technologiques actuelles, mais uniquement, hélas, par un «pas à pas» comparatif de prix, sous l’optique d’un «métreur» ne raisonnant qu’à court terme. L’éternelle réponse «c’est bien, mais c’est cher»... sans pouvoir expliquer cher par rapport à quoi ! Ici encore, c’est un cadre bureaucratique, poussiéreux et dépassé qui impose des compromis, l’attachement au passé et aux demi-mesures. Les recettes, préjugés et préconçus sont intégrés dans la mentalité et l’attitude de l’industrie du bâtiment si profondément qu’on peut facilement dire que la technologie appliquée au bâtiment est en désaccord complet avec les idées nouvelles et les progrès de la science et de la technique.

Les espérances Devant la complexité et l’importance de l’opération, malgré toutes ces contraintes, malgré tous les problèmes, malgré tous les compromis et les concessions fatales, maintenant que les constructions commencent à remplacer les dessins et les maquettes, on peut déjà dégager des réflexions nouvelles et positives.

Il est encore trop tôt pour dire si le bilan sera positif, mais les premiers signes et réactions des habitants qui vivent dans l’immense chantier semblent favorables à la conception de leur logis, de leur «rue», de leur habitat. Et c’est cela qui est «primordial».

A Toulouse-Le Mirait, conscients de l’impossibilité d’attendre l’idéal, le parfait et le chef-d’œuvre, une seule perspective nous anime: démontrer l’importance du «choix» hiérarchique des valeurs; choix brutal et direct, c’est avant tout et contre tout réaliser une structure urbaine nouvelle, qui crée un visage urbain nouveau, qui aidera peut-être la recherche du futur environnement des hommes.

L’Ecole nationale régionale d’architecture
La réforme de l’enseignement en général et celle de l’architecture en particulier, déclenchée après les événements de mai 1968, a provoqué le remplacement de la vieille Ecole des beaux-arts par un nombre de nouvelles écoles indépendantes et régionales. La Ville de Toulouse a donné gratuitement un terrain situé à Toulouse-Le Mirail pour la construction de sa nouvelle Ecole régionale d’architecture. Les enseignants et étudiants d’architecture de Toulouse ont choisi eux-mêmes, pour la première fois, les architectes de la réalisation et ont établi avec eux le programme, la forme et la fonction de leur nouvelle école. La profession d’architecte étant en pleine transformation, l’enseignement de l’architecture ne peut que subir une réforme permanente; en conséquence, il a été décidé de créer un contenant libre, constamment transformable pour que l’enseignement puisse s’adapter à l’évolution de la profession. La conception de cette école a comme but de permettre sa cristallisation par les enseignants et étudiants mêmes, au fur et à mesure de l’évolution de leur enseignement. Il s’agit donc d’une expérience: appliquer un système de mobilité dans l’architecture, rompre avec la conception du «monumental moderne» et créer une école d’architecture comme une construction permanente associée avec l’enseignement.

Faculté des lettres
A Toulouse, la Faculté des lettres devient un équipement dans une structure urbaine nouvelle de Toulouse-Le Mirail, au même titre que les autres équipements formant un tout : maisons, jardins, lieux de rencontre et d’échanges, trafics, etc., en réussissant, cependant, à garder sa propre autonomie.