La recherche architecturale | André Blocc

Bien des architectes éprouvent une lassitude pour certaines formules d'urbanisme et d’architecture qui ont illustré les vingt dernières années. Le Corbusier a été sans doute la personnalité la plus forte et la plus écoutée, encore que ses propositions d ’urbanisme n’aient amais été l'objet d'une concrétisation substantielle, sauf peut-être à Chandigarh. Dans cette nouvelle capitale du Penjab, le plan directeur laissait peut-être trop de liberté à une équipe qui n'a pas su en tirer le meilleur parti.
Aujourd'hui, de nouvelles générations prennent  conscience de l'impasse où elles se trouvent engagées, dans le domaine du développement urbain. Il y a déjà dix ans, je conseillais le rapproche ment des architectes et des autres artistes plasticiens. Il était sans doute trop tôt et les bonnes volontés ne suffirent pas à dégager les fils conducteurs d’une action urgente et indispensable. Cinq ans plus tard, je proposais la création d'un centre de recherches plastiques, lié à une nouvelle école pour la formation des architectes. Une
municipalité clairvoyante de la région parisienne offrait l'hospitalité d'un magnifique terrain pour l’élaboration d'un tel centre, mais les ministres responsables n'ont pas compris l'importance des problèmes en cause et n’ont pas insisté pour qu'une suite leur soit donnée.
Aujourd’hui, l’opinion publique, toujours mal informée, mais quelque peu alertée par les inconvénients des cités d’habitation mal élaborées, devient moins indifférente à des questions qui ont de plus en plus d'emprise sur la vie quotidienne. Comment aborder les graves problèmes d’urbanisme et leurs corollaires architecturaux? Quelques dizaines de personnages commencent à s'en faire une spécialité. Dans les concours, on voit apparaître des propositions ingénieuses et audacieuses d'architectes imaginatifs.
Dans le cadre de la Recherche Architecturale, il faut faire le départ entre les « Jules Verne amateurs » de l'Architecture et les véritables plasticiens susceptibles d'apporter l'harmonie dans le mode de vie contemporain, à l'aide d'une culture patiemment élaborée.
On peut admettre que des solutions architecturales issues des études de certains groupements tels que le Stijl, le Bauhaus et en dernier lieu les CIAM aient été parfois fécondes. En fait aucun système, aucune théorie, aucune mystique ne peuvent être
valables d’une façon durable et a priori si ceux qui s'en recommandent ne possèdent pas les qualités d'un véritable artiste. C'est pourquoi nous ne remplacerons pas les Frank Lloyd Wright, les Le Corbusier, les Mies Van der Rohe, ces deux derniers
continuant à œuvrer d'une manière exemplaire. Mais la vie continue, les solutions qu'ils nous proposent encore sont le plus souvent admirables. Elles influencent de la meilleure façon d'excellents disciples. Pourtant, un véritable architecte ne peut pas se
contenter toujours de rester un imitateur. Les modalités de la vie humaine évoluent. L’Architecture, comme tout autre art, doit sans cesse évoluer à la faveur d'un urbanisme basé sur une nouvelle législation, libéré dans la plus large mesure des con traintes de la circulation automobile.  Les chercheurs ont le droit d'anticiper et même de rêver à un mode de vie qu'ils croient meilleur.
Cependant nous ne pouvons toujours apprécier totalement les projets de quelques esprits curieux et originaux. L’urbanisme comme l'architecture ne peuvent s'enfermer dans un systématisme contraire à notre souci de diversification. D'autre part, d'étonnants projets exprimés par d’habiles dessins ne tiendraient sans doute pas leurs promesses s'ils étaient soumis à l’épreuve de la réalisation, avec tous les impératifs techniques, économiques et plastiques. C’est pourquoi il faut demander à tous ces imaginatifs comment ils pourraient démontrer leur qualification. Aujourd'hui, il n'est pas rare que l'on confie la réalisation de grands ensembles urbains à des architectes qui ne seraient pas capables de créer une bonne maison d'habitation individuelle, pensée jusque dans les moindres détails, avec de justes rapports de dimensions, un sens heureux de l'utilisation de l'espace et une invention qui ne soit pas de l’extravagance. Notre propos n’est pas de décourager les chercheurs, bien au contraire, mais encore faut-il que leurs recherches ne soient pas faites seulement d'originalité spectaculaire.

Avec plus ou moins de bonheur, un certain nombre d'architectes tentent de se dégager de l'influence des grands maîtres. Aux Etats-Unis notamment, où Mies Van der Rohe fut pastiché de toutes les manières et parfois fort bien, il semble que les meilleures équipes se libèrent de cet esprit d'imitation. Le béton armé, longtemps négligé dans ce pays, est mis plus souvent à contribution. Philip Johnson s'oriente vers un néo classicisme quelque peu décoratif. L'Agence Skidmore, Owings et Merrill animée par Bunschaft, l'équipe Harrison et Abramovitz, celle de l'architecte Peï, se livrent à des expériences parfois couronnées de succès. Il n’y a pas que de simples et heureuses applications. Quelques créateurs authentiques s'affirment avec divers modes d'expression. Le regretté Eero Saarinen nous a laissé quelques œuvres très inventées, parmi lesquelles ma préférence va à l'Aéroport de la T.W.A. à Idlewild. Louis Kahn développe lentement un travail très personnel et exerce une forte influence sur des disciples dans le cadre noble etnsilencieux de l'Université de Pennsylvanie. Plus jeune architecte, Paul Rudolph affirme toujours davantage un véritable tempérament d'artiste. Après bien d’autres œuvres, il vient d'achever la Faculté d'Art et d'Architecture de Yale. Cette construction fait nettement abstraction des procédés archi
tecturaux conformistes et montre avec quelle aisance il sait organiser les espaces intérieurs, comment il les exprime à l’extérieur en masses à la fois fortes et raffinées. Paul Rudolph a imaginé aussi une autre expression du béton brut par un bouchardage linéaire donnant une valeur nouvelle à ce matériau. Il est intéressant d'user de ce procédé, mais il ne serait pas sage de le généraliser. Nous attendons beaucoup du projet de Rudolph pour le Centre Administratif de Boston, mais sera-t-il réalisé? L'Europe et le Japon apportent aussi une contribution fort précieuse à l'évolution indispensable de l’architecture. Des architectes déjà célébrés comme Michelucci et son disciple Ricci à Florence développent un travail très original. L'église de l'autoroute du Soleil à Florence con stitue une des plus belles réussites dans le domaine des constructions religieuses. Michelucci, qui avait été un peu oublié après sa célèbre construction de la gare de Florence en 1936, montre ses très étonnantes possibilités de renouvellement, sa liberté dans les rapports de formes et son souci de participer plastiquement à l'élaboration des structures. En France, de jeunes architectes apportent un esprit d'émancipation fort louable. Les études de Jean Claude Bernard, de Paul Maymont (1), d'Alain Renier et de quel ques autres encore nous laissent augurer d’un changement d'orientation indispensable dans la «manière de penser l'urbanisme ». Des projets ne suffisent sans doute pas à nous garantir le succès d'ex cellentes intentions, alors que ces jeunes ne disposent pas des moye s indispensables
pour permettre de les concrétiser. Il serait urgent que les responsables français de cet état de choses songent à prendre conscience de la gravité et de l'urgence des problèmes à résoudre. Le «copinage», les titres, les habitudes prises, le souci de faire vivre les «agences d'architecture» confinent les spécialistes dans la médiocrité et risquent d'asphyxier l'essordu pays, de sacrifier le bonheur de ses habitants et de créer un milieu architectural indigne du passé d'un grand pays. Le malaise français n'est pas une exclu
sivité. Toute l'Europe souffre d'une insuffiance d'ambition dans le sens de la création architecturale. Si nous nous plaisons à reconnaître la courageuse attitude de quelques rares personnalités, cela ne suffit pas à nous assurer d’une amélioration rapide d'une situation qui se détériore depuis longtemps. En Allemagne l’architecte chevronné Hans Scharoun a terminé récemment la «Philharmonie» de Berlin avec un sens très caractérisé de l'aménagement des espaces et une perfection acoustique difficile à obtenir dans un milieu aussi complexe que celui imaginé. Nous ne cher cherons aucune querelle à ce grand animateur, mais nous pensons cependant qu’un peu plus de calme dans l'organisation du foyer principal et plus de sérénité dans la salle de 2.200 places n'eussent pas nui à la
réussite de cet ensemble très original. En ce qui concerne l'expression des volumes extérieurs, là aussi il y aurait quelques réserves à exprimer, compte tenu du très beau résultat obtenu par l'architecte. En Espagne, en Roumanie, en Yougoslavie,  on compte quelques intéressantes expéri ences, de bons projets et de plus rares réalisations. En Suisse quelques équipes se distinguentdans le domaine de la recherche.


Depuis une dizaine d'années nous assistons à une évolution rapide de l'architecture moderne au Japon. Influencés sans aucun doute par l’Occident, en particulier par Le Corbusier, des personnalités comme Kenzo Tange, Sakakura, Mayekawa, Ashihara ont
trouvé de nouveaux moyens d’expression à partir de la construction en béton armé. Progressivement dégagée des influences, une architecture très caractéristique s'élabore dans laquelle les qualités propres au pays s'affirment avec force. En outre dans les recherches d'urbanisme pour Tokyo (2), Kenzo Tange et ses élèves poursuivent des études très imaginées et parfaitement valables. Souhaitons qu'une suite leur soit donnée. Nous pourrions allonger encore quelque peu la liste des architectes qui se passionnent pour la recherche. Pourtant elle resterait assez limitée. C'est pourquoi nous ferons aussi une place d'une part aux ingénieurs constructeurs et d'autre part aux sculpteurs qui se sont préoccupés d'apporter une contribution au renouvellement architectural.


Depuis les débuts de la révolution architecturale contemporaine que l'on peut faire remonter à un siècle environ, les ingénieurs ont joué un rôle très efficace. Après Eiffel, Paxton, Hennebique, Freyssinet, les frères Perret, Maillart, Bernard Laffaille et plusr écemmentNervi(ltalie) (3), Candela (4) (Mexique) Buckminster Fuller (U.S.A.), Le Ricolais(5), Sarger.du Château, Kétoff (France), Frei Otto (Allemagne) ont découvert des solutions techniques originales, séduisantes, voire économiques. Parmi ces ingénieurs certains se sont illustrés par des réalisations qui ont fait date dans l'histoire de l'architecture, d’autres ont trouvé des solutions audacieuses dotées en même temps de véritables qualités plastiques. Certains, et ce ne sont peut être pas les moins intéressants, se sont bornés à faire des propositions originales et courageuses. Leur audace même a souvent inquiété les constructeurs. Le moment venu, des applications bénéficie ront de telles recherches. Souhaitons que le travail des précurseurs ne soit pas oublié. Des architectes ont compris qu'ils pouvaient tirer un parti essentiel des études de certains ingénieurs. Il ne faudrait pas croire cependant que l'audace technique suffise à assurer la qualité architecturale. Tout au plus, l’apport de l'ingénieur peut faire illusion auprès de personnes peu qualifiées pour prononcer un jugement sur une oeuvre. Pour que la collaboration architecte — in génieur soit totalement efficace, il faut que la complexité technique ne soit pas un simple maquillage de l'œuvre plastique. L'architecte digne de cette qualification doit dominer le travail de l'ingénieur, même dans le cas où l'équipe admet sa complète solidarité. Nous n’avons encore que peu d'exemples totalement convaincants. Le record technique n'entraîne pas automatiquement le record plastique. C'est pour quoi la formation des architectes doit leur
permettre de faire face aux lourdes res ponsabilités d'ordre esthétique. En attendant qu'une telle formation soit organisée et exigée, les architectes devront connaître leurs propres limites et feront plutôt mieux de renoncer à certaines audaces que de s'y empêtrer.
Certains sculpteurs ont eu parfois la tentation de prendre la relève des architectes. Plus sensibles que d’autres aux défaillances du milieu architectural contemporain, ils ont pensé que leurs sculptures pourraient apporter une contribution à la solution des
problèmes. Mais leurs expériences ou leurs propositions n’ont été que très exceptionnellement suivies d’exécution. Pourtant, certaines d'entre elles ne sont pas sans intérêt. Elles ont souvent pour principal défaut de manquer de précisions constructives. D’autre part il me semble erroné de partir d’une sculpture, quelle qu'en soit la qualité, pour la transformer en architecture par un simple changement d'échelle. Il est bien évident que les éléments de structuration et les impératifs innom brables de la construction interféreront avec
les volumes de la sculpture initiale. Rien ne prouve que le résultat final soit satisfaisant ou même simplement approprié au programme. Dans la plupart des cas il serait mieux que le sculpteur établisse une collaboration étroite avec un architecte sensible et qualifié.
Inversement, il n'est guère possible dans la recherche architecturale d’emprunter des formes à un sculpteur en vue de leur utilisa tion à grande échelle. Pour le moment le problème d'une tel le collaboration reste posé en dépit de quelques réussites partielles et
très exceptionnelles. Par contre il serait bien souhaitable que les sculpteurs ne limitent pas leurs travaux à des sculptures objets destinées à des collections privées ou à des musées. La réintégration des artistes et en particulier des sculpteurs dans la vie du
monde moderne pourraitavoir une excellente influence. Encore faudrait-il que leur lent et difficile travail de recherche soit encouragé par les architectes, les urbanistes et aussi par les responsables des grands travaux.

En conclusion, la recherche architecturale et urbanistique n'est encore pratiquée qu'en de rares circonstances par quelques personnalités qualifiées. Elle nous vaut très rarement des œuvres permettant d'affirmer la vitalité d’une civilisation contemporaine
d’ordre esthétique. Les progrès scientifiques et techniques qui auraient pu porter leurs fruits dans le domaine culturel ne donnent surtout que des satisfactions d’ordre matériel. Souhaitons que ces lacunes fondamentales ne se heurtent pas à l'indifférence du public
et des spécialistes.

André Bloc

(1) Voir AFF, N" 10, p. 155
(2) Voir AFF, N“ 9, p. 114
(3) Voir AFF, N° 8, p. 14
(4) Voir AFF, N° 7, p. 92
(5) Voir AFF, N° 9, p. 69 et N° 10, p. 146